" Monsieur le Ministre de l’Intérieur,
La vive réaction de nos compatriotes des Antilles vous a permis de mesurer l’offense faite à la République par la loi adoptée par votre majorité, qui promeut une lecture révisionniste de la colonisation et heurte, dans l’Hexagone comme outremer, celles et ceux pour qui l’adhésion à la France ne peut s’inspirer que des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, bafouées hier par le colonialisme et aujourd’hui par les discriminations.
On sait, outre-mer, ce qu’il en fut de l’esclavage, puis du travail forcé et de la
sujétion coloniale. On n’a pas oublié, aux Antilles, l’élan d’une génération qui, comme Frantz Fanon à dix-huit ans, rejoignit en masse, aux heures sombres de la collaboration, la Résistance et les Forces françaises libres. D’une oppression à l’autre, nos compatriotes de Martinique, de Guadeloupe et de Guyane firent immédiatement le lien : anti-colonialistes donc anti-nazis, cela, pour eux, allait de soi.
A la Libération, ceux qui avaient combattu pour la liberté de la France prirent ses valeurs au mot et entreprirent de secouer le joug colonial de ce qu’on appelait encore la métropole.
Parmi les grandes voix qui, en ce temps, eurent les mots pour dire avec force le refus des rapports coloniaux qui s’opposaient à l’universalité concrète des idéaux de la République : Aimé Césaire, l’un de nos plus grands poètes et dramaturges, dont l’oeuvre et l’engagement sont partie intégrante du patrimoine littéraire et politique français.
Longtemps élu de la République, Aimé Césaire fut, dans les années 1950, l’auteur du « Discours sur le colonialisme » , grand texte républicain dont je vous recommande la lecture car c’est de cette parole-là que la France d’aujourd’hui doit être, plus que jamais, l’héritière et la continuatrice.
L’honneur de la République, ce n’est ni la repentance ni l’amnésie organisée : c’est la lucidité d’une histoire partagée dans une France accueillante à tous les siens.
Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de ma considération distinguée et de mon entière solidarité avec les élus des Antilles.
Ségolène Royal
Députée des Deux-Sèvres "